#89 La liberté de la presse française est-elle menacée?

Avant de commencer cet épisode, je voulais vous dire que les inscriptions pour Build a Strong Core viennent d’ouvrir. Elles sont ouvertes pour une semaine. Vous pouvez trouver toutes les informations sur innerfrench.com/strongcore. Récemment, avec Anna, on a ajouté plein de nouveaux exercices, des activités de phonétique pour mieux comprendre les différences entre le français formel et informel, des flashcards pour mémoriser le vocabulaire. Les élèves ont adoré toutes ces nouveautés. Donc si vous sentez que vous avez besoin d’une approche plus structurée pour progresser, si vous voulez améliorer votre grammaire, par exemple l’utilisation des pronoms «en», «y», «dont», «lequel», etc. tout en apprenant des choses sur la société française et le monde francophone, allez voir la page du cours. Encore une fois : innerfrench.com/strongcore. Et si vous écoutez cet épisode plus tard et que les inscriptions sont fermées, vous pourrez laisser votre adresse email pour recevoir une notification la prochaine fois.

[00:01:33] Salut à toutes et à tous ! J’espère que tout le monde va bien, que vos proches sont en bonne santé. Moi, ça va. Le début de l’année a été un peu plus chargé que prévu. Je pensais que j’aurais du temps pour enregistrer plus d’épisodes mais finalement, la comptabilité polonaise en a décidé autrement. La comptabilité, c’est cette discipline qui consiste à tenir les comptes d’une entreprise : calculer les revenus, les coûts, les pertes, les impôts, toutes ces choses dont, personnellement, je déteste m’occuper ! Comme je déteste ça, je procrastine et au final, j’ai encore plus de travail après ! Donc voilà, j’ai passé une bonne partie de ces dernières semaines au téléphone avec mon comptable au lieu de m’occuper du podcast.

[00:02:23] Mais j’ai aussi une bonne nouvelle. Si vous ne le saviez pas encore, il y a une 2ème recrue qui  a rejoint innerFrench. Vous connaissez déjà Anna et maintenant, il y a aussi Ingrid. C’est une prof française qui vit au Pérou. Mais Ingrid a une double casquette. «Une casquette», c’est… comment vous décrire ça ? Ça ressemble à un béret, c’est une sorte de chapeau, mais pour se protéger du soleil (par exemple une casquette de baseball). Les jeunes en portent souvent une. Dans certaines professions, la casquette fait aussi partie de l’uniforme des employés, par exemple les contrôleurs dans le train. C’est pour ça qu’on a l’expression «avoir plusieurs casquettes» ou «avoir une double casquette». Ça veut dire qu’on a plusieurs professions, plusieurs rôles ou plusieurs fonctions. Donc je vous disais qu’Ingrid a une double casquette parce qu’en plus d’être prof, elle est aussi journaliste. C’est génial parce que maintenant, j’ai quelqu’un pour m’aider à préparer les épisodes du podcast ! D’ailleurs, c’est elle qui a préparé celui d’aujourd’hui.

[00:03:38] Dans cet épisode, on va parler d’un concept très important pour les régimes démocratiques : la liberté de la presse. On dit parfois que la presse est le «quatrième pouvoir». Il y a le pouvoir exécutif (qui prend les décisions), le pouvoir législatif (qui écrit les lois), le pouvoir judiciaire (qui fait respecter les lois) et les médias qui doivent jouer le rôle de contre-pouvoir. Mais pour qu’ils puissent jouer ce rôle, ils doivent avoir la liberté de critiquer les trois autres pouvoirs et d’informer les citoyens. C’est une condition sine qua non : sans cette liberté, les médias perdent leur pouvoir.

[00:04:22] Et justement, depuis quelques mois, la liberté des médias français, en particulier celle des journalistes, semble menacée, elle semble être en danger. Ça peut paraître surprenant puisque la France est une démocratie, et même «le pays des Droits de l’Homme» comme on l’appelle parfois (on va en reparler un peu plus tard). Pourtant, de plus en plus d’organisations internationales tirent la sonnette d’alarme. Elles essayent d’alerter sur le fait que certaines décisions du gouvernement français constituent des restrictions pour la liberté de la presse.

[00:04:59] Forcément, c’est un sujet qui touche Ingrid personnellement. Mais c’est un problème qui concerne aussi tous les Français parce qu’il menace l’équilibre de notre démocratie. C’est pour ça qu’on a eu envie de vous en parler dans le podcast. Ça va être aussi l’occasion de faire un peu d’histoire en remontant jusqu’à la Révolution française, et de vous parler d’évènements récents qui ont marqué l’actualité française qui, pour une fois, ne sont pas liés au covid !

Allez, c’est parti !

[00:05:39] Au début de l’année, le 16 janvier, il y a eu plus de 80 manifestations dans tout le pays. Je sais, vous avez l’impression que les Français manifestent tout le temps, et c’est pas faux. Je vous dis souvent que c’est notre sport national. Mais en s’informant sur les raisons d’une manifestation, on peut prendre la température de la société française, on peut essayer de comprendre ce qui intéresse les Français à ce moment-là. Ça c’est une bonne expression, «prendre la température». C’est la même dans beaucoup de langues. Quand on a de la fièvre aussi, on prend sa température. Il y a une autre expression assez proche, c’est «prendre le pouls». Ça, c’est quand on mesure la circulation du sang dans les artères pour voir par exemple si le cœur bat toujours, si la personne est toujours vivante.

[00:06:31] Alors, ce 16 janvier, pourquoi les Français ont-ils manifesté ? Vous vous doutez que c’est lié à la question de la liberté de la presse. Je vous explique. 

[00:06:41] Ces rassemblements ont été organisés par un collectif qui s’appelle “Stop loi sécurité globale”. Le nom est pas très original, mais il a le mérite d’être clair ! Enfin, si on sait ce que c’est, cette «loi sécurité globale». Un peu de patience, je vais vous l’expliquer dans quelques instants. Pour le moment, ce que vous devez savoir, c’est qu’au moment des manifestations, la loi sécurité globale était en cours d’examen. Elle était débattue au Parlement pour que les députés décident de l’adopter ou non. Le problème, c’est que cette loi pourrait limiter drastiquement la liberté de la presse et le droit à manifester. Donc une telle loi, dans le pays des droits de l’homme, ça passe mal.

[00:07:29] Justement, parlons un peu de cette expression, «le pays des droits de l’homme.» Comme vous êtes des auditeurs cultivés, vous savez qu’en 1789, année de la Révolution française, les Révolutionnaires ont rédigé la célèbre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, un texte fondateur de la Constitution française. Cette déclaration proclamait de nombreux droits fondamentaux, comme l’égalité, la liberté ou le droit à la propriété. Dans l’article 9, elle proclamait aussi la libre expression des idées et des opinions, donc la liberté de la presse.

[00:08:10] La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen s’inspirait des philosophes des Lumières, en particulier de Rousseau et de son fameux contrat social. Comme les philosophes des Lumières étaient des vraies rockstars à cette époque, pas seulement en France mais dans toute l’Europe, en Russie et aux États-Unis, la France a obtenu ce surnom de «patrie des droits de l’homme.» Nous connaissant, j’imagine aussi qu’on a bien insisté pour faire adopter ce surnom.

[00:08:41] Trois ans plus tard, en 1792, il y avait déjà 500 journaux en France, ou plutôt 500 «feuilles» comme on les appelait à l’époque. Mais ces feuilles n’ont pas fait long feu. («Ne pas faire long feu», c’est une expression qui signifie ne pas durer longtemps, avoir une existence très courte. Comme quand vous faites un feu et qu’il s’éteint après quelques minutes. «Ne pas faire long feu»). Alors, pourquoi ces nouveaux journaux n’ont-ils pas fait long feu ?

[00:09:12] Tout simplement parce qu’en 1793, la Révolution française est entrée dans une nouvelle phase : la Terreur. Cette année-là, la France était dans une situation délicate. D’abord, elle était entourée d’armées ennemies, les armées des monarchies européennes voisines qui étaient logiquement hostiles à la Révolution et qui essayaient d’envahir le pays. Mais en plus, à l’intérieur des frontières, une guerre civile a éclaté dans certaines régions.

[00:09:44] Alors, pour vaincre les ennemis extérieurs et intérieurs, le gouvernement révolutionnaire a choisi d’utiliser les grands moyens avec des méthodes de répression radicales. C’est simple, toutes les personnes accusées de ne pas soutenir la Révolution étaient envoyées à la guillotine. On coupait la tête de tous les adversaires politiques. C’était une période très violente, et c’est pour ça qu’on l’a appelée «la Terreur».

[00:10:13] Pendant la Terreur, toutes les idées qui n’étaient pas assez fidèles à l’esprit révolutionnaire étaient interdites. Logiquement, de nombreux journaux ont disparu à cette époque. Après les évènements révolutionnaires, la France a connu une grande instabilité politique pendant tout le XIXème siècle. Elle a changé 5 fois de régime politique. Elle est passée de la 1ère République instaurée pendant la Révolution au 1er Empire avec Napoléon, puis la Monarchie Constitutionnelle, la 2ème République, le 2ème Empire et enfin la 3ème République en 1870. Quand on apprend l’histoire de la France au XIXème siècle à l’école, c’est un vrai cauchemar, croyez-moi. 

[00:11:03] Mais si je vous parle de ça ici, c’est parce qu’à chaque changement de régime politique, les médias (ou plutôt les journaux parce qu’à l’époque, les autres médias n’existaient pas encore), à chaque changement de régime politique, les journaux ont connu de nouvelles restrictions.

[00:11:20] Finalement, il a fallu attendre 1881 pour que les députés français votent une grande loi garantissant la liberté de la presse et la liberté d’expression. À cette époque, la France était sous le régime de la 3ème République. Et les députés savaient que la liberté de la presse était essentielle à cette jeune démocratie.

[00:11:43] Grâce à cette loi, les Français ont reçu le droit de publier des journaux et des écrits librement, sans avoir besoin de les faire approuver par une quelconque institution. Avant ça, il fallait obtenir une autorisation officielle avant toute publication. Donc énormément de nouveaux journaux ont vu le jour à cette époque.

[00:12:04] Même si la France a connu d’autres périodes de censure par la suite, notamment pendant les deux guerres mondiales, c’est toujours cette loi de 1881 qui est appliquée aujourd’hui. Elle a juste été un peu modifiée pour protéger les individus. Par exemple, on ne peut pas menacer la vie d’une personne dans un média ni lancer des appels à la haine contre une communauté. C’est ce célèbre principe disant que «la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres», les médias ne doivent pas servir à stigmatiser un groupe, à diffuser des propos racistes, homophobes ou misogynes.

[00:12:48] Mais revenons à ce surnom de «pays des Droits de l’homme». Aujourd’hui, l’expression n’est plus autant utilisée qu’avant, notamment à l’étranger. Ceux qui l’utilisent, ce sont surtout les politiciens français dans leurs discours pour faire vivre le mythe d’un pays exemplaire, où tous les citoyens sont libres, égaux, et libres de s’exprimer.

[00:13:11] Pourtant, la réalité actuelle est bien différente. Les associations internationales de défense des droits humains dénoncent régulièrement la façon dont le Gouvernement français traite les réfugiés, les minorités, les manifestants et… les journalistes. 

[00:13:29] Heureusement, les journalistes ne se laissent pas faire. «Ne pas se laisser faire», vous comprenez sûrement cette expression, ça veut dire que vous vous défendez, vous ne laissez pas les autres vous attaquer sans rien faire.

[00:13:42] Depuis quelques années, de plus en plus de journalistes et de militants essayent d’alerter l’opinion publique. Ils dénoncent la volonté du gouvernement actuel de réprimer toutes les critiques qui sont faites contre lui. («Réprimer», ça signifie empêcher, bloquer une action ou la punir. Par exemple, la police réprime une manifestation en arrêtant des manifestants.)

[00:14:08] Pour mieux évaluer la gravité de la situation, il faut qu’on prenne un peu de recul

[00:14:13] Il y a un classement assez connu qui classe les pays en fonction de leur respect de la liberté de la presse, c’est un classement réalisé par l’association Reporters sans frontières. Et dans l’édition de 2020, la France est 34ème. Evidemment, 34ème sur 180 pays, ça semble pas mal. On est déjà champions du monde de foot, on ne peut pas être les meilleurs partout.

[00:14:40] Mais si on se compare seulement aux autres démocraties occidentales, c’est plutôt un mauvais score. La France est très loin derrière les pays scandinaves, l’Allemagne, la Belgique ou le Canada. On ne peut pas dire qu’on soit un modèle en la matière.

[00:14:59] Et si on regarde ce classement de plus près, on voit que le critère qui nous fait perdre beaucoup de places, c’est celui de la violence contre les journalistes. D’ailleurs, dans son rapport complet sur la France, Reporters sans frontières liste une série d’exactions contre les journalistes français qui ont eu lieu ces dernières années. On va en voir quelques-unes.

[00:15:29] D’abord, revenons sur cette loi Sécurité Globale, celle qui a provoqué des manifestations en début d’année. 

[00:15:36] De manière générale, cette loi a pour objectif de réorganiser les services de police : police nationale, police municipale, agents de sécurité… Elle renforce ou transfère les pouvoirs de chaque service. A priori, ça ne concerne pas vraiment la presse. Mais en fait, si. Dans cette loi, il y a trois articles, les articles 21, 22 et 24, qui pourraient modifier la loi de 1881. Souvenez-vous, c’est la loi protégeant la liberté de la presse.

[00:16:10] Concrètement, ces articles ont pour objectif d’empêcher les gens de filmer les policiers. Eh oui parce qu’avec la démocratisation du smartphone et des réseaux sociaux, il est devenu très facile d’avoir des preuves des exactions commises par certains policiers. Depuis quelques années, on voit ce genre de vidéos apparaître régulièrement sur les réseaux sociaux. Du coup, maintenant, l’opinion publique a conscience que ce ne sont pas des cas isolés, qu’il y a vraiment un problème de violence endémique au sein de la police française. 

[00:16:44] Alors, dans la loi Sécurité Globale, il n’est pas dit qu’il est totalement interdit de filmer les policiers. C’est un peu plus subtil que ça. Les articles en question prévoient de pénaliser la diffusion d’images d’un policier pendant l’exercice de ses fonctions, si cette diffusion est faite de manière «malveillante». («Malveillant», ça veut dire «avec une mauvaise intention, avec l’objectif de faire du mal, de nuire à la personne.»)

[00:17:15] Le problème, évidemment, c’est que cet adjectif, «malveillant», il est très subjectif. Si vous filmez et publiez une vidéo d’un policier en train de tabasser un manifestant, de le frapper sans raison, ça sera mauvais pour sa carrière (enfin, ça, c’est même pas sûr dans le contexte actuel). Mais est-ce que ça veut dire que vous l’avez fait «d’une manière malveillante» ? Non, mais peut-être que vous serez quand même arrêté et qu’un juge dira le contraire.

[00:17:45] Donc face à cette menace, un collectif a été créé le 8 novembre 2020 à l’initiative de quatre syndicats de journalistes et de la Ligue des droits de l’Homme. Il a organisé des manifestations contre cette loi Sécurité Globale, des manifestations qu’ils ont appelées «Marche des Libertés», comme celle du 16 janvier dont je vous ai parlé en introduction.

[00:18:12] Trois jours plus tôt, le 13 janvier, Amnesty International et une quarantaine d’autres organisations ont publié une tribune pour encourager les gens à y participer. Dans la tribune en question, on peut lire, je cite : «ce projet porte de graves menaces à la liberté d’informer et d’être informé».

[00:18:35] Eh oui parce que cette loi, elle donnerait carte blanche aux policiers pour agir comme ils veulent, en toute impunité. 

[00:18:43] Pour le moment, leur méthode pour ne pas être filmés, c’est tout simplement de détruire les smartphones des gens. Quand quelqu’un filme des policiers en train d’abuser de leur autorité, par exemple dans une manifestation, il est pas rare qu’un des policiers prenne le téléphone et le jette par terre pour le casser. Mais si la loi est adoptée, les policiers n’auront même plus besoin de faire ça. Ils auront une arme judiciaire. Ils pourront attaquer en justice les gens qui les auront filmés.

[00:19:16] Personnellement, je trouve ça assez choquant. Au lieu de protéger les citoyens et les journalistes des violences policières, le gouvernement actuel préfère protéger les policiers en les laissant agir en toute impunité.

[00:19:29] Beaucoup de personnes s’inquiètent de cette proposition de loi, et pas uniquement en France. Au niveau international, elle a aussi été dénoncée par la commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe et plusieurs membres des Nations unies.

[00:19:46] Et quand on voit les évènements d’actualité, il y a de quoi s’inquiéter vu que plusieurs bavures policières ont eu lieu récemment. Une bavure policière, ou juste «une bavure», c’est quand un policier ou un militaire commet une grosse faute, une erreur regrettable. On va voir quatre bavures dont des journalistes ont été victimes et qui ont toutes eu lieu en novembre 2020.

[00:20:11] Le 17 novembre 2020, plusieurs personnes se sont rassemblées près de l’Assemblée nationale pour manifester contre la loi Sécurité globale. Pendant ce rassemblement, les policiers ont arrêté plusieurs journalistes qui étaient sur place pour filmer l’évènement. Comme si la loi avait déjà été acceptée ! Ça aurait pu être drôle si ça s’était passé dans une comédie avec Louis de Funès, mais là, ça s’est passé dans la vraie vie.

[00:20:41] Quelques jours plus tard, le 21 novembre, pendant une autre manifestation contre la loi, une soixantaine de journalistes ont été nassés au centre de la place du Trocadéro à Paris. Nassés, ça veut dire qu’ils ont été encerclés et qu’on les a empêchés de se déplacer. Ils ne pouvaient plus filmer la manifestation. C’est une technique que la police utilise déjà depuis un certain temps pour limiter la diffusion de l’information.

[00:21:10] Une semaine après, le 28 novembre, encore pendant une manifestation contre cette loi, un photographe d’origine syrienne a été attaqué par la police. Les photos de son visage tuméfié ont choqué l’opinion publique (quand une partie du corps est tuméfiée, ça veut dire qu’elle est très gonflée à cause d’une blessure). Ce jeune photographe s’appelle Ameer Al-Halbi et il est réfugié politique en France. Il est devenu photographe en Syrie pour filmer les horreurs du conflit. Depuis, il a gagné plusieurs prix, par exemple celui du World Press Photo.

[00:21:52] Ce jour-là, il était en train de couvrir la manifestation avec un groupe de journalistes quand les CRS ont chargé (CRS, c’est les initiales de Compagnie républicaine de sécurité, c’est la brigade de police qui s’occupe des manifestations). Ameer Al-Halbi a reçu un coup de matraque au visage. Il a eu l’arcade sourcilière ouverte, au-dessus de l’œil, et le nez cassé. Après cet incident, il a déclaré que cette attaque lui avait fait revivre le traumatisme de la guerre et que ça lui avait «plus fait mal à l’intérieur, moralement».

[00:22:34] Enfin, la dernière bavure que je voudrais mentionner, c’est l’agression de Rémy Buisine par un policier le 23 novembre 2020. Rémy Buisine est reporter chez Brut, un média d’information que je vous ai déjà recommandé il me semble. Depuis plusieurs années, Rémy Buisine est présent à presque toutes les manifestations pour diffuser des images en direct sur les réseaux sociaux. Les policiers le connaissent bien. Ce 23 novembre, il est allé avec d’autres journalistes à la place de la République, une place centrale de Paris.

[00:23:11] Pour comprendre ce qui s’est passé, je dois vous situer un peu le contexte. En France, il y a un problème de place pour les réfugiés. Il n’y a pas assez d’hébergements pour les loger. Alors, ils font des camps et ils dorment dans la rue. C’est un phénomène très visible à Paris. Mais officiellement, c’est interdit. On n’a pas le droit de dormir dans la rue en France. 

[00:23:34] Donc dès que les réfugiés trouvent un endroit pour s’installer, des policiers viennent les déloger, les forcer de partir. Et en général, ils n’y vont pas de main morte, autrement dit, leurs interventions sont assez brutales, ils ne sont pas tendres avec les réfugiés.

[00:23:53] Alors pour attirer l’attention de l’opinion publique et pousser le gouvernement à trouver une solution, des associations d’aide aux réfugiés ont organisé une opération choc. Elles ont demandé aux réfugiés d’installer leur camp directement sur la place de la République, un endroit très visible. Les associations savaient que la police arriverait rapidement pour les déloger, et que tout le monde pourrait voir comment les réfugiés sont traités.

[00:24:23] Les réfugiés étaient accompagnés par des militants de ces associations et des journalistes se sont rendus sur place, dont Rémy Buisine. Les CRS ont reçu l’ordre de les évacuer. Ils sont arrivés sur place et ils ont commencé à sortir violemment les réfugiés de leurs tentes. Les journalistes ont filmé tout ça. Et un policier a attaqué Rémy Buisine à plusieurs reprises. La troisième fois, la scène a été filmée par une autre journaliste et postée sur Twitter. Grâce à cette vidéo, Rémy Buisine a pu porter plainte contre le policier.

[00:25:03] Ces quatre événements ont eu lieu en l’espace d’à peine 10 jours ! Si on remonte plus loin, on pourrait citer plein d’autres cas. Par exemple, pendant les manifestations des Gilets jaunes, dont je vous ai déjà parlé dans l’épisode 55. Selon Reporters sans frontières, 90 journalistes ont été victimes de violence policière quand ils couvraient ces manifestations. Et ce n’est rien comparé au nombre de manifestants qui ont été blessés par des policiers.

[00:25:32] Je m’arrête là avec ces exemples. Je pense que maintenant, vous comprenez pourquoi la France a perdu des points dans le classement de Reporters sans frontières.

[00:25:48] Malheureusement, la répression policière n’est pas la seule menace pour la liberté de la presse. Selon Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières, beaucoup d’éléments entravent, limitent les médias en France. Par exemple, le fait que 80% des médias français appartiennent à des grands groupes industriels ou financiers, des groupes qui peuvent faire pression sur les rédactions pour servir leurs intérêts économiques. Mais ce n’est pas tout ! Il y a aussi l’antagonisme croissant des politiciens qui n’hésitent plus à critiquer publiquement les journalistes, le manque de protection des sources et l’intolérance religieuse.

[00:26:33] Pour mieux comprendre ça, on va revenir sur un événement tragique qui a eu lieu l’année dernière en France. Le 16 octobre 2020, un professeur d’histoire a été tué sauvagement par un jeune terroriste de 18 ans. Il a été décapité, autrement dit le terroriste lui a coupé la tête. Ce professeur s’appelait Samuel Paty. Il est mort parce qu’il avait montré des caricatures du journal satirique Charlie Hebdo pendant un cours sur la liberté de la presse, dont les caricatures du prophète Mahomet, les caricatures qui avaient déjà coûté la vie à plusieurs journalistes en 2015. C’est donc parce qu’il a voulu enseigner à ses élèves l’importance de la liberté de la presse que ce professeur a été assassiné sauvagement.

[00:27:23] Cet événement, ainsi que les attentats contre la rédaction de Charlie hebdo en 2015, illustrent bien la menace que l’extrémisme religieux peut représenter pour la liberté de la presse.

[00:27:36] L’assassinat de Samuel Paty a été un véritable choc dans tout le pays. Les hommes politiques, le président Emmanuel Macron en premier, ont affirmé haut et fort que la France ne reculerait jamais devant le terrorisme et que la liberté d’expression resterait une valeur fondamentale du pays. Le problème, c’est que ces politiciens eux-mêmes sont loin d’être exemplaires dans ce domaine.

[00:28:01] Et ça, c’est une autre menace pour la liberté de la presse : la façon dont certains hommes politiques traitent les journalistes. Alors bon, ça n’est pas aussi catastrophique qu’avec l’ancien Président américain dont je tairai le nom, mais il y a quand même quelques signes inquiétants, même chez notre Président à nous.

[00:28:23] Bien sûr, ça n’a rien de nouveau. Emmanuel Macron n’est pas le premier politicien français à vouloir influencer ce qui est dit dans la presse. D’autres l’ont fait avant lui, et il ne sera sûrement pas le dernier non plus. Mais comme il est au sommet de l’État, c’est un exemple assez parlant.

[00:28:43] Il n’a pas attendu longtemps pour s’y mettre. Dès le début de son mandat, des journalistes l’ont accusé de vouloir les contrôler. En mai 2017, juste après l’élection présidentielle, une vingtaine de rédactions avaient publié conjointement une lettre ouverte intitulée “Monsieur le Président, il n’appartient pas à l’Élysée de choisir les journalistes”. (L’Elysée, c’est un surnom utilisé pour parler du pouvoir présidentiel, en référence au Palais de l’Elysée où vit et travaille le Président.) Cette lettre a été publiée au moment du premier voyage présidentiel d’Emmanuel Macron, car il avait été demandé aux rédactions d’envoyer certains journalistes en particulier, suivant les préférences du Président, ce qui est complètement contraire au principe de neutralité de la presse.

[00:29:31] Donc vous voyez, dès son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron a donné le ton : c’est lui qui décide, les médias sont seulement là pour transmettre le message, pas pour poser des questions gênantes, des questions qui pourraient le mettre en difficulté.

[00:29:52] Plus récemment, il s’est mis en colère à cause de deux articles publiés dans des journaux de langue anglaise, le Financial Times et Politico. Son équipe a contacté les rédactions de ces journaux… et les deux articles ont été supprimés ! Il s’agissait de deux tribunes sur le thème du terrorisme en France, après l’attentat contre Samuel Paty. L’une avait été écrite par un sociologue, ancien professeur dans une grande école parisienne, et l’autre par une journaliste correspondante. Les deux auteurs critiquaient le système d’intégration français, et le principe de laïcité à la française, en les accusant de diviser le pays et d’être donc responsable de la montée de l’islamisme. 

[00:30:40] Finalement, à la place, une tribune d’un ministre français a été publiée dans Politico, et le Financial Times a publié une lettre de réponse du Président lui-même ! Bien sûr, Emmanuel Macron assure qu’il n’a pas demandé à ce que les articles soient supprimés. Et les deux journaux affirment que les articles ont été retirés parce qu’ils contenaient des contre-vérités. Mais on peut facilement voir ces retraits comme de l’auto-censure.

[00:31:11] À cause de cette attitude, le Président français est régulièrement critiqué dans la presse étrangère. Si ça vous intéresse, vous pouvez aller sur le site de Médiapart. Médiapart, c’est un des rares médias français qui soit totalement indépendant. Il n’appartient pas à un grand groupe comme les principaux autres journaux. Grâce à cette indépendance, Médiapart publie régulièrement des enquêtes pour dénoncer les abus du pouvoir politique et des grandes entreprises. 

[00:31:41] Justement, en novembre 2020, deux journalistes de Médiapart ont publié un article intitulé «La presse étrangère s’inquiète du virage autoritaire d’Emmanuel Macron», autrement dit, les médias étrangers commencent à avoir peur de la direction autoritaire que prend Emmanuel Macron. Dedans, ils ont listé de nombreux articles de la presse étrangère qui dénoncent notamment la pression du pouvoir politique sur les médias. Si vous voulez le lire, je mettrai le lien sur la page de l’épisode, avec toutes les autres sources.

[00:32:17] Mais ce qui est encore plus alarmant, c’est que ce «virage autoritaire» n’attaque pas uniquement la liberté de la presse. 

[00:32:26] Dans son rapport de 2019, l’organisation Amnesty International présentait la France en écrivant, je cite : «Les autorités ont restreint de manière disproportionnée le droit à la liberté de réunion pacifique. Plusieurs milliers de manifestants et manifestantes ont été blessés par la police ou arrêtés et poursuivis en justice pour de piètres motifs [autrement dit, pour des raisons absurdes] ou pour des faits pourtant protégés par le droit et les normes en matière de droits humains.»

[00:33:00] Bien sûr, à cette époque, Amnesty International faisait référence aux manifestations des Gilets Jaunes qui ont été réprimées de manière très violente. 3 000 personnes ont été blessées et 11 000 ont été placées en garde à vue (la garde à vue, c’est quand on est arrêté et qu’on passe une nuit ou plus en prison, sans jugement.) Donc la police n’est pas seulement violente avec les journalistes, elle l’est aussi avec les civils.

[00:33:28] D’ailleurs, ces derniers mois, les affaires de violences policières se sont multipliées. Une de celles qui a été le plus médiatisée, c’est l’agression de Michel Zecler. 

Michel Zecler, c’est un producteur de musique noir de 41 ans. 

[00:33:46] Le 21 novembre 2020, vers 20h, Michel Zecler marche vers son studio d’enregistrement situé dans le 17e arrondissement de Paris.  Avant d’entrer dans l’immeuble, il est interpellé par des policiers parce qu’il ne porte pas de masque. Ils le suivent dans l’immeuble jusqu’à son studio parce que, d’après leur version, Michel Zecler refuse de se soumettre à ce contrôle. Ils entrent avec lui dans son studio, ils ferment la porte et là, ils le passent à tabac. «Passer à tabac», c’est une expression pour dire «frapper violemment quelqu’un», en général sans que la personne puisse se défendre. On utilise aussi le verbe «tabasser». Après plusieurs minutes passées à frapper Michel Zecler, les policiers l’arrêtent et l’emmènent au commissariat pour motifs de «rébellion» et «violence sur un policier».

[00:34:41] Malheureusement pour eux, et heureusement pour Michel Zecler, le studio d’enregistrement était équipé de caméras de surveillance. Sur les images, on voit clairement les policiers agresser Michel Zecler sans raison. Lui, il essaye juste de se protéger et d’appeler à l’aide, mais il n’a pas un seul geste violent, il ne résiste pas du tout. La vidéo a été diffusée sur les réseaux sociaux, puis dans tous les médias, et elle a vraiment choqué l’opinion publique. Deux des trois policiers ont été arrêtés mais ils ont été relâchés ensuite. De son côté, Michel Zecler a déclaré que sans la vidéo, il est sûr qu’il aurait été reconnu coupable et envoyé en prison.

[00:35:28] Cette histoire est d’autant plus choquante qu’elle s’est produite au moment des débats sur la loi Sécurité Globale. Si cette loi avait déjà été votée, peut-être que Michel Zecler n’aurait pas eu le droit de diffuser la vidéo de son agression.

[00:35:44] La bonne nouvelle, c’est que finalement, il semble que cette loi va être modifiée en faisant disparaître l’article 24, le plus controversé. On attend pour ça le vote des sénateurs en mars qui sont censés prendre en compte toutes les critiques dont je vous ai parlé.

[00:36:10] Pour conclure, j’aimerais relativiser un peu la situation. Évidemment, il faut être très prudent sur cette question de liberté d’expression et de liberté de la presse. Mais le cas français est loin d’être aussi grave que celui d’autres pays, en particulier les pays non-démocratiques. En France, la liberté de la presse a été déclarée comme fondamentale il y a plus d’un siècle. Les journalistes sont libres, ils peuvent réaliser des enquêtes sur les personnes au pouvoir sans être menacés de finir en prison. Il y a une grande diversité de points de vue exprimés car il existe des médias de tous bords politiques. Les journalistes ne craignent pas pour leur vie au quotidien, contrairement à leurs confrères d’autres pays. Parce que dans de nombreux pays, la liberté de la presse n’existe pas du tout. Simplement, il faut rester vigilant. Comme on l’a vu avec la loi Sécurité Globale, même un gouvernement élu démocratiquement peut prendre des décisions qui vont à l’encontre de la démocratie.

[00:37:15] Voilà, on va s’arrêter là. Merci à Ingrid de m’avoir aidé à préparer cet épisode. J’espère que ça vous a plu et que vous avez appris plein de nouvelles expressions. Merci de m’avoir écouté et en attendant le prochain épisode, n’oubliez pas de faire un peu de français tous les jours ! À bientôt.